Le style dit "néo-prog"
est réputé la branche la plus accessible dans la grande famille du rock
progressif. Toutefois, si IQ y est
bien référencé, sa Musique se mérite ; elle nécessite une écoute
particulièrement attentive et recueillie. Elle exprime souvent la mélancolie et
le désespoir et cependant elle anime tellement une sensation de plénitude. Elle
ne se chantonne pas, ou difficilement, car les intonations vocales mineures de
Peter Nicholls, les soli de Mike Holmes sont d'une complexité admirable.
C'est la raison pour laquelle le retour d'IQ sur une scène parisienne, un an
après leur précédente prestation au Casino de Paris (les 26 et 27 septembre2025) constitue une excellente surprise ! Rappelons qu'avant sa prestation
mémorable au Café de la Danse le 21 septembre 2024, il s'était passé vingt-deux
années d'absence ! Pourtant, Peter Nicholls
a maintes fois montré une certaine francophilie (ce n'est pas rien de le souligner venant d'un Anglais !) ; durant
les concerts, il tente toujours d'exposer en français (ou dans un franglais sympathique) ses chansons. Encore récemment,
il a fait une promotion sur internet pour cette soirée, avec quelques mots en
français.
Pour parfaire la soirée, l’organisateur AKAYAMA
Productions a eu la bonne idée d'inviter ESTHESIS, qui va ainsi pouvoir enfin s'exprimer sur une grande
scène parisienne (après celle de la péniche Antipode, il y a quatre ans).
L'Alhambra serait de nature à m'attirer plus souvent,
surtout pour son acoustique. Mais le plus bel écrin pourra toujours exposer un
caillou ; il ne fera croire à personne qu'il s'agit d'un un diamant. A l'instar
de La Cigale, la programmation demeure désespérément peu attractive. Les
artistes susceptibles de s'y produire ne manquent pourtant pas, mais le manque
d'audace et d'investissement des organisateurs français demeure un sujet de
consternation pour les mélomanes de notre microcosme...
Notre petit équipage d'aventuriers de l'espace sonore
prend place au balcon, en placement libre (tiens, ça me rappelle une douce
époque révolue !). Nous optons pour des fauteuils sur notre droite, en
surplomb de la scène. Nous prenons toutefois la précaution de demeurer en
retrait des inquiétantes enceintes suspendues. Mais celles-ci ne nuiront
finalement pas à notre confort d'écoute ; d'ailleurs, le compteur de décibels
de la salle (qui était visible sur notre flanc) n'excèdera pas
110 Db, une moyenne plus proche des 90.
De notre place, on constate que la salle peinera à se
remplir. Ce qui anime de nouveau cet éternel sentiment paradoxal; d'un côté; un
agacement de l'injuste manque de notoriété de IQ qui mériterait tellement une
meilleure reconnaissance de son talent collectif, et d'un autre côté, la
satisfaction de vivre un évènement privilégié entre mélophiles complices, dans
une salle de taille raisonnable. Heureusement, une bonne part de notre
microcosme est là ; certains venus depuis les Hauts-de-France, de Normandie, et
d'Occitanie.
ESTHESIS [19h00-19h50] https://www.esthesismusic.com/
MINI BIO. Le
projet d'Aurélien a pris forme dès 2013.
La parution de son premier mini-album (35
mn), "Raising Hands" (2019) constitua déjà la démonstration
d'un véritable potentiel. Depuis, son talent de composition et d'interprétation
ne cesse d'évoluer. Les albums studio s'enchainent, les espoirs placés dans ce
groupe français mais anglophone, ne se démentent pas ; "The Awakening" (2020), "Watching Worlds Collide" (2022),
ont ainsi précédé un troisième opus, "Out Of Step" paru le 31 octobre 2025. La sphère
culturelle française est toujours aussi peu inspirée pour promouvoir ses meilleurs
talents, pourtant la notoriété d'ESTHESIS s'accroit. Moins par l'intermédiaire
des médias (hormis quelques sites très
spécialisés, connus dans notre microcosme) que grâce à une propagation confidentielle
(mais passionnée), mais aussi grâce à
des articles admiratifs parus dans la presse européenne spécialisée, notamment
d'Outre-Manche.
Peu à peu ESTHESIS acquiert une expérience scénique
qui accentue sa notoriété au sein de notre communauté de progueux. Pour ma
part, je n'ai assisté à un premier concert d'ESTHESIS qu'à l'occasion du
Festival CRESCENDO le 20 aout 2022. Au fil des prestations, nous
avons pu admirer l'évolution ; le 3 juin 2023 CHEZ PAULETTE, puis le
16 juillet 2023 au Festival LORELEY, et enfin le 21 octobre 2023 au
festival PROG EN BEAUCE. A chacune de ces étapes, j'ai admiré le cheminement du
groupe qui m'a convaincu de sa capacité à séduire les scènes françaises et
européennes. Je ne peux pas m'empêcher d'observer avec admiration le parcours d'Aurélien
depuis l'époque préhistorique (avant
2013, donc !), durant laquelle, alors que nous assistions aux concerts de
nos artistes préférés, je l'écoutais me confier ses honorables ambitions artistiques.
J'ai connu tellement de musiciens tout aussi enthousiastes, que je n'imaginais
pas sa réussite en quelques années !
Après quelques évolutions d'effectif de 2016 à 2020, la
composition d'ESTHESIS semble stabilisée. Chacun contribue à emmener l'auditeur
dans des contrées progressives, éthérées et puissantes. Aurélien Goude (claviers, chant) a maintenu son
cap ; il est actuellement entouré de Marc Anguill
(basse, depuis 2020), Arnaud Nicolau
(batterie, depuis 2020), Mathilde Collet
(chœurs, progressivement depuis 2020), puis de Remi Geyer (guitare, depuis 2023).
LE CONCERT. Aurélien
se dresse au centre avec son clavier et son micro ; derrière lui trône la
batterie, à sa gauche son bassiste, derrière lequel se dresse le micro de
choriste (pour la suite), à sa droite
son guitariste. En dépit de son statut d'invité, ESTHESIS a bénéficié globalement de bonnes conditions. Certes, la
scène était partiellement encombrée du matériel des artistes suivants, mais l'espace
fut cependant largement suffisant s'exprimer. Grâce à une sonorisation
satisfaisante, en dépit de quelques segments de début qui furent rapidement
équilibrés par la console, les pupitres furent audibles et respectueux des
intervenants. L'un des trois écrans muraux a été cédé par IQ pour laisser
paraitre le logo d'ESTHESIS.
D'entrée, avec le second volet de "Raising Hands" tiré du premier album studio, la prestation débute de manière convaincante. Le morceau est parfaitement en place et entraine son auditeur dans un premier tourbillon émotionnel. Aurélien mène les harmonies exprimées par son groupe avec une bienveillante autorité et une compétence évidente. Son clavier accompagne ou mène une Musique dont les influences progressives rappellent souvent un certain Monsieur Wilson, sans toutefois s'y complaire totalement.
Pour le deuxième titre, Mathilde apparait sous un halo, puis l'introduction annonce
"The
Frame", un titre que j'apprécie
tout particulièrement, issu du plus récent album "Out Of Step". Les micros tardent un peu à s'équilibrer pour
laisser percevoir les chœurs mais tout rentre heureusement dans l'ordre au
couplet. Ce morceau constitue la première des quatre allusions à l'actualité du
groupe. Mathilde sera opportunément présente sur certains titres pour optimiser
les mélodies de sa fraicheur élégante. Une intervention particulièrement
saisissante sur "The Storm".
Toujours aussi efficace, Marc Anguill impose ses accords puissants notamment sur "Amber", dont l'interprétation est
particulièrement entrainante, grâce aussi aux cadences subtiles et puissantes
d'Arnaud Nicolau. Remi Geyer entretient le sentiment d'une
intégration réussie au sein du groupe, en délivrant ses soli qui sillonnent
joliment les morceaux.
Le public s'enivre dans cette Musique et s'évade dans l'univers
d'un rock progressif à la fois puissant et subtil. La complicité entre les
musiciens valorise leurs talents ; on ne peut que souhaiter davantage
d'opportunités de concerts pour encore parfaire les transitions.
Visiblement l'ensemble de la prestation aura incité de
nouveau mélophiles à s'intéresser à ESTHESIS. Le public est conquis et
ovationne chaleureusement le quintuor honoré.
ESTHESIS a choisi un florilège de sept titres pour présenter sa discographie, dont quatre issus
de "Out Of Step" (2025).
PROGRAMME
- Raising Hands (Pt 2) (Raising
Hands, 2019)
- The Frame (Out of Step, 2025)
- Fractured #1 (Out of Step,
2025)
- Out of Step (Out of Step,
2025)
- Amber (Watching Worlds
Collide, 2022)
- The Storm (Out of Step, 2025)
- No Soul to Sell (The
Awakening, 2020).
IQ [20h30-22h34] https://www.iq-hq.co.uk/
MINI BIO. Son
ancêtre THE LENS (1976-1981) était déjà composé de Mike Holmes,
Peter Nicholls et Martin Orford. De
ce laboratoire naquit IQ, cofondé en 1981 par Mike Holmes et Martin Orford (parti en 2007). Depuis une quinzaine
d'années, en dépit de quelques inexorables turbulences, ce quintet britannique,
semble former un groupe stabilisé; le pilier Mike Holmes (guitares, claviers, chœur depuis 1981) est entouré de Tim Esau (basse, chœur de 1981
à 1989, et depuis 2011), Peter Nicholls
(chant de 1982 à 1985, et depuis
1989), Paul Cook (de batterie de 1982 à 2005, et depuis 2009), Neil Durant (claviers depuis 2011).
A l'origine très influencé par d'augustes ainés tels
que Genesis, IQ s'est vite émancipé
et a largement contribué à façonner la galaxie dite du " néo-prog ". Au fil des albums et
des scènes, IQ s'est distingué par son
style singulier. Un son, et des harmonies sans concession, reconnaissables dès
les premières mesures.
Après quarante-quatre
années d'une activité ponctuée d'albums aux parutions espacées, "Dominion"
n'est que son treizième album studio
qui parait le 28 mars 2025. Ce
concert s'inscrit dans une tournée anniversaire de onze dates qui a débuté le 13 février 2026 à Bury (UK) et qui se
terminera le 19 décembre 2026 à Londres. On sait déjà que d'autres dates sont
annoncées en 2027…
Dans sa catégorie, IQ figure dans mon Panthéon
de ces artistes (MARILLION, PENDRAGON, MOSTLY AUTUMN, ARENA, entre autres) dont
j'écoute les albums sans peine et inlassablement. Pourtant, je ne revois IQ que pour la sixième fois ce soir. Je
m'en veux d'avoir manqué beaucoup de ses concerts auparavant, en particulier
ses trois prestations au Théâtre Dunois (Paris 13e), tout près de
chez moi à l'époque (5/11/94, 28/4/96, et 4/4/98) !
Bref, trêve d'analepses aussi inutiles que
douloureuses, je ne cache pas mon plaisir de revoir ces Anglais avec une
fréquence accrue …
LE CONCERT.
Lors de sa double prestation des 26 et 27 septembre 2025 au Casino de Paris, IQ n'avait interprété que deux titres
issus du fantastique album "Dominion"
; "Far from Here" et "
Never Land ". Le morceau éponyme avait été interprété au
Café de la Danse. Il me restait à entendre sur scène "The Unknown
Door" que j'apprécie tout
particulièrement… Un vœu heureusement comblé ce soir !
Le concert débute dans une atmosphère mystique aux sonorités
d'un orgue d'église avec "Sacred
Sound", un monument d'une dizaine de minutes, tiré de l'album superbe
"Dark Matter" (2004). Un pur
bonheur pour introduire cette grand'messe du rock progressif !
La sonorisation pour la soirée m'a paru parfaitement
équilibrée, laissant idéalement épanouir le talent de chaque artiste ; les
accords aériens de Neil Durant dont
les claviers ont constamment magnifié les atmosphères, les soli étourdissants
de Mike Holmes, pendant que la
section rythmiques assurée par Tim Esau
et Paul Cook ont élégamment soutenu
l'ensemble. J'admire surtout la singularité de Peter Nicholls qui chante et mime sobrement des chansons émouvantes,
avec une justesse surprenante dans ces tonalités mineure, et un timbre qui accentue
ainsi l'émotion et un sentiment de compassion. Ses tentatives de communication
avec le public sont pleines de bonnes volontés et de convivialité ; elles le
rendent d'autant plus attachant. Comme souvent dans le rock progressif, un
auditeur impatient, une oreille non avertie, pourrait mal percevoir les
sonorités alors qu'elles sont d'une richesse extraordinaire. On pardonne
quelques négligeables pistes préenregistrées (notamment le sifflet champêtre
sur " Stronger Than Friction
"), ces merveilleux musiciens assument parfaitement sur scène leurs
pupitres. De notre balcon nous étions idéalement placés pour observer
attentivement chaque intervention.
L'éclairage est relativement sombre, logique dans le cadre des atmosphères exprimées, mais l'orientation des projecteurs est judicieusement opérée et permet de bien distinguer les artistes. En fond de scène, trois écrans illustrent les séquences.
Toutes les chansons d'IQ sont de nature à m'émerveiller, mais ce soir j'ai espéré et
obtenu "The Unknown Door",
le titre de vingt-deux minutes qui ouvre le dernier album paru, et qui est joué
pour la cinquième fois sur une scène, mais pour la première fois en France. Enorme moment d'émotion pour moi, toutes ses
subtilités ont été interprétées avec brio. Dès les mesures cuivrées pour
l'introduction jouées par Neil, puis le relais de Mike qui a temporairement
abandonné sa guitare pour soutenir l'ambiance sur un second clavier ! Puis Mike
va s'asseoir pour mieux s'appliquer sur une guitare acoustique. Ensuite, l'ensemble
harmonique du quintuor exprime la quintessence, la beauté musicale absolue
telle qu'IQ est capable de produire
! Une alternance de séquences variées et bouleversantes telles que seul le rock
progressif est susceptible de m'apporter. Un pur régal pour mélomane exigeant !
Enooooooooooooorme, je vous dis !!
© Hervé "Not Only Prog"
Bien entendu, hormis cette acmé émotionnelle personnelle,
tout le concert fut un enchaînement de plaisirs auditifs ; en citer un, serait
insulter tous les autres.
Grand autre moment d'émotion, sur scène cette fois,
lorsqu'à l'occasion de "Never Land"
Peter
Nicholls rend hommage à Mark Westwood, un membre de l’équipe technique du
groupe, un ami surtout, décédé en septembre 2026. L'émoi douloureux était
perceptible par le public. Nouvelle preuve, s'il en fallait une, de la grande
sensibilité de ces artistes.
Le public de ne s'y trompe pas, il ovationne dans une
exaltation légitime.
Certes, le programme diffère peu des récents concerts
parisiens, pourtant le plaisir demeure… IQ
nous a accordé ce soir un excellent florilège tirés de neuf albums, avec treize titres
magnifiques, dont trois issus de "Dominion", deux de "Frequency", deux de "Subterranea", un de "Dark Matter", un de "Ever", un de "Nomzamo",
un de "Tales From The Lush
Attic", un de "The
Road Of Bones", un de "The
Wake".
PROGRAMME
- Sacred Sound (Dark Matter,
2004)
- From the Outside In (The
Road Of Bones, 2014)
- Far from Here (Dominion,
2025)
- No Love Lost (Nomzamo, 1987)
- Stronger Than Friction (Frequency,
2009)
- State of Mine (Subterranea,
1997)
- Through the Corridors (Oh Shit Me!) (Tales From The Lush Attic, 1983)
- The Unknown Door (Dominion,
2025)
- Subterranea (Subterranea,
1997)
- Leap of Faith (Ever, 1993)
- Closer (Frequency, 2009)
- Never Land (Dominion, 2025).
RAPPEL :
- The Wake (The Wake, 1985).
La fin du concert laisse place aux inévitables
échanges d'impressions entre mélomanes passionnés, qui se rejoignent dans
l'exaltation et la sensation d'avoir vécu à nouveau un Grand moment de bonheur ensemble.
Nos conversations s'étendent vite à nos compliments adressés
aux membres d'ESTHESIS, disponibles
à son échoppe. Aurélien demeure évidement accessible et modeste, c'est toujours
un plaisir de dialoguer avec lui, Mathilde et ses partenaires. A son image,
Marc Anguill demeure d'une modestie et d'une
amabilité qui fait de lui un interlocuteur franc et agréable. Idem pour Remi
Geyer dont le recrutement s'avère une belle affaire autant humainement que
musicalement. Il me parait toujours plus confortable de faire part de mes
sentiments en français ; c'est moins compliqué, on peut exprimer les subtilités
!
Et pourtant, je vais tâcher de retrouver quelques
reliquats de mon anglais lorsque vont apparaitre les membres d'IQ ! Peter Nicholls m'apparait d'abord, détendu et
disponible ; il accepte d'écouter mes propos émus et sans doute quelque peu
confus, mais qui lui paraissent d'autant plus sincères qu'il m'accorde une
accolade aussi inattendue qu'émouvante. Je n'aurais jamais imaginé ce
personnage, d'apparence austère, aussi aimable et réceptif !
A peine remis de cet évènement je sors sur le
trottoir, et au détour de chicanes entre les techniciens en plein chargement
des caisses, je et ne tarde pas à rencontrer Mike Holmes et Tim Esau, qui
se montrent tout aussi disponibles et souriants !
Je conserverai de ces rencontres les portraits qui me
semblaient s'imposer, en dépit de mes scrupules à déranger ces artistes très
sollicités.





